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" Difficile en quelques mots de rendre compte du choc émotionnel
et de la plénitude qui vient à lappel de la steppe
en nous. Des jours à circuler parmi les montagnes où vivent
en liberté des loups, des ciels improbables dessinés par
des géants, des regards encore sauvages, rudes et pourtant doux.
Je regarde la piste et je sais quil sagit dun voyage
intérieur. Des femmes mongoles aux longs yeux de biches marchent
sur la langue soyeuse du cachemire. Je vois des chevaux à linfini
courir sur la tendresse du monde. Deux hommes saffrontent à
la lutte dans la paix du soir. Linstant, si rare chez nous sétire
dans le bleu des Tengris. Des petites filles élevées par
des chameaux racontent des histoires, des vieux parcheminés vivent
là librement, sans confort, sans maison de retraite pour les
faire mourir.
Les hommes immergés dans la nature ninventent
pas de barrières, ils marchent. Comme les caribous des Amériques,
en suivant des chemins connus deux seuls. Et pourtant le froid,
le vent, les risques quotidiens. Mais vivre vraiment nest-il pas
ce qui doit être risqué ? Une chose qui vous vient sans
calcul avec du sel et des baies rouges. Dix jours ici font cent ailleurs
et pourtant ils sont plein de trous par où lesprit séchappe
de sa gangue. Je sais pourquoi naissent et vivent en ce lieu les légendes
: il est des points sur terre, des portes ouvertes sur dautres
mondes, où lon se sait suffisamment chez nous.
Je rentre chez mon automobile, comme disait Nougaro et
les chevaux me manquent, lespace inouï où déposer
sa petitesse et faire enfin partie du Tout ; ces lieux où lon
se sait plus grand que ce quon croit. Je rentre dans mon Berry
et les piverts maccueillent, les buses et les hiboux à
nouveau me tutoient, frères et surs, amigos des grands
yacks, cousins germains des aigles, aux cils et aux longs doigts. Le
vent se lève à Subligny, il vient tout droit de lOvokhangai.
Je suis tranquille, je sais que mes amis sont au dedans de moi."
Patrick Fischmann
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