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PROJET |
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Théâtre du vivant Compagnie des Muses Do Ré |
"Vous faîtes des lois pour
vous mais vous n'écoutez pas les lois de la terre ... et la justice pour
nous,
c'est l'équilibre entre la terre et ses enfants." Mamu
Antonio Dingula, Kogi
DIALOGUE INTERCULTUREL (page 2) - TEMOIGNAGE

Ce récit a été publié dans le numéro 9 du journal "Ici et Ailleurs" de l'association Tchendukua d'Avril 2004 :
- En Juillet 2002, dans la cadre de notre projet "d'école de la nature et des savoirs", Patrick Fischmann s'est rendu dans deux villages de la Sierra … Une rencontre qui devait permettre à ce conteur et musicien de ré interroger sa conception du monde, des contes, sa façon d'être et de faire "partager" la musique. Après plus d'un an il nous livre ici ses premières impressions -
"Déjà dix huit
mois depuis mon séjour en terre Kogi, deux bonnes gestations depuis
ces moments inoubliables passés dans la Sierra. Intégré
à un groupe de chercheurs et d'artistes qui devait entreprendre ce
voyage, j'ai eu la chance d'avoir Eric, Gentil et Manuel pour guides et
de les accompagner sur les chemins kogis.
J'avançais dans la forêt derrière Javier et sa famille.
Musicien, ma première expérience fut de suivre cette marche
silencieuse, animale, cette pensée rythmée qui laisse au silence
toute sa place de chef d'orchestre. Ici les mélodies d'oiseau, les
chants de crapauds et les bruissements d'eau et de serpents ont tout loisir
d'être entendus (...)
Dans le village de Santa Rosa nous avons eu la fortune d'assister à
des danses rituelles. J'étais venu avec les guimbardes qui m'avaient
accompagné lors d'un précédent voyage en Mongolie,
ainsi qu'une kena, une flûte d'ébène d'orchestre et
un charengo.
C'était formidable pour moi de communiquer avec eux par ce langage
universel.
Isolé par la barrière de la langue je puisais
dans la communication non verbale, son et corps.
Bientôt le village tout entier passait pour écouter, les gamins
riaient. Comme en Mongolie les kogis étaient très curieux
de voir un petit frère manier la guimbarde. Cet instrument hautement
vibratoire est en effet le privilège des hommes médecines
dans bien des régions qui ont conservé la mémoire chamanique.
Le charengo les intriguait, le jeu des cordes, les sonorités,
mais ils se lassaient plus vite que la kena. Pourtant c'est surtout la flûte
d'ébène qu'ils aimaient entendre, cette qualité d'aigu
et cette pureté qui devait sonner pour eux comme l'acidité
goûteuse d'un fruit exotique, et la guimbarde, encore et encore la
guimbarde, si proche des gens de la nature et du mystère.
Un soir j'en jouais à côté d'un kogi sans âge
qui me souriait et acquiesçait aux moindres variations de souffle
ou de mouvements de langue et de glotte produit sur l'instrument.
"C'est quoi ce que tu joues" m'a t'il demandé
tout en continuant de gratter son poporo.
Ne parlant qu' espagnol - un peu - musique - beaucoup - et kogi point du tout - j'ai pourtant décelé au son de sa voix tout ce que sa question recelait. Un abîme … C'était palpable. Je venais d'improviser en offrande pour cet homme et je savais à cet instant, infailliblement, qu'une improvisation "abstraite" n'avait pour lui aucun sens.
J'ai souri et je lui ai fait signe d'attendre. J'ai repris
le thème et j'ai laissé monter les images de la nature. J'ai
vu bientôt les crapauds, c'était clair, j'ai improvisé
la suite avec ça. Je lui ai dit c'est un gros crapaud sur le chemin.
Il le savait déjà, peut-être avant moi.
J'ai beau créer depuis plus de trente ans, certain que nous ne faisons
qu'exprimer le chant du monde, que nous sommes aussi des paysages, des forces
et des éléments, j'étais rappelé à moi
même, à cette part primitive d'appartenance au monde, dans
un état où comme Shakespeare le disait on tend un miroir à
la nature pour qu'elle se reconnaisse.
L'artiste, le musicien rejoint le chaman parce qu'il est
un passeur.
Peu importe d'ailleurs s'il produit ou non des images conscientes, oh peu
importe, même s'il improvise, il est un passeur.
Et s'il ne s'identifiait plus à aucune image alors il serait comme
disait Osho tout simplement un nuage blanc, nature traversée par
la nature, silence au milieu des sons.
Je somnolais pour mieux entrer dans l'atmosphère
secrète de la langue des Kogis.
Un soir ils m'ont fait l'honneur de me donner la parole.
Je souhaite à tout artiste, à tout humain qui s'exprime avec
émotion et avec coeur de recevoir un jour une telle qualité
d'écoute.
Encore le silence, le grand frère, l'aube de toutes les mélodies
...
J'ai eu du mal à jouer de la carapace de tortue mais
la patience a fait son oeuvre : on la caresse comme on le fait avec des
verres en cristal pour les faire chanter, mais ... c'est un peu plus épais
! Elles émettent un son profond, une sorte d'appel lancinant, un
rythme ancestral où la flûte peut venir ajouter ses mélodies
envoûtantes.
Ce qui m'a encore marqué les soirs où nous avons eu le privilège
d'assister aux danses sacrées, c'est la dextérité des
femmes et des hommes qui maniaient le tambour, leur tranquille rapidité.
La femme mamu qui dirigeait les opérations de main de maître
semblait galoper sur son instrument, lançant ses baguettes avec précision,
prise par le rythme mais sans se laisser échauffer, communiquant
aux danseurs une énergie de transe. Enchevêtrement de rythmes
à neuf temps, accélérations et reprises d'autres modes
... tout cela donnant sens aux pas du jaguar ou de l'aigle, se mariant aux
flûtes de bambous et aux becs en cire d'abeille, aux chants, aux sourires
pudiques des jeunes danseuses dans les mouvements puissants de l'ombre et
du feu.
Leurs musiciens ne se lancent pas dans des solos ou des initiatives intempestives.
Pour un occidental créatif c'est très étonnant de voir
toujours chacun servir l'ensemble sans chercher à briller, à
offrir un plus ou à créer une nouveauté. C'est un choc.
Cette oeuvre collective, cette place donnée à chacun sans
prédominance, même partagée - comme dans les improvisations
russes ou tziganes - m'a profondément ébranlé. Non
pas que j'imagine qu'elle doit être pour nous un exemple à
suivre ou qu'elle soit un modèle de communisme musical primitif.
Le choc, c'est le questionnement sur nous mêmes en retour. Le choc
c'est d'appréhender la force de la différence et la certitude
que le contact produit une révolution.
Je parlais au début de deux gestations ...
Ce voyage m'a bousculé dans ma vie d'homme et d'artiste.
Chaque jour me révèle un peu plus ce que j'ai abandonné
là bas et ce que j'en ai ramené de neuf. Neuf comme les neuf
mondes.
Il y a neuf mois j'écrivais de mon voyage :
"J'ai vu le respect de soi, celui de l'autre et des
objets de rencontre, les torrents, le silence et le son, la nuit, le vent.
Je porte encore cette fête des visages et des corps : rarement les
pensées, les sentiments et la volonté du corps des hommes
des villes chantent ainsi à l'unisson. Je n'y mets pas d'angélisme,
il n'y a pas de naïveté à tendre vers l'humain.
J'ai vu des enfants marcher et monter aux arbres, des femmes filer le coton
sur leurs cuisses et rire, des hommes charger les mulets et échanger
leurs pensées comme ils échangent leurs feuilles de coca.
J'ai vérifié ces intuitions où l'on connaît que
la musique est la fille du silence et de la nature."
Il n'y a pas d'artistes chez les Kogis. Ce mot n'a pas de
sens pour eux. Et pourtant le coeur d'un artiste y est irrémédiablement
régénéré (...)
On communique sur la même longueur d'onde, dans ce que la différence
nous offre à partager. C'est un mystère
qui vaut la peine d'être vécu."
Patrick Fischmann
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